Pourquoi est-ce difficile de rester en lien avec soi ?

Pourquoi est-ce difficile de rester en lien avec soi ?

Une séance de Shiatsu, c’est un retour vers soi. Ce mouvement vers soi que l’on cherche à atteindre aussi par d’autres voies qui nous apaise et nous sécurise ( méditation, yoga, thérapie, isolement, promenade solitaire, etc.) présuppose logiquement un éloignement de soi préalable. Si nous nous recherchons à revenir vers soi, c’est bien parce que nous nous en sommes éloigné-e-s ! Et ce mouvement d’éloignement de soi est si récurrent, si partagé qu’il est important de comprendre comment il advient. Tentons ici d’ouvrir quelques pistes de réflexions…

Modernité et liens

La modernité qui caractérise et structure nos modes de vie s’est construit à partir de la philosophie des Lumières et sur l’idée que notre liberté s’obtenait par l’arrachement des liens qui nous maintenaient dans des carcans oppressifs qu’ils naturels (conditions biologiques ou environnementales) ou sociaux (religieux, familiaux, communautaires). C’est le sens de la notion d’émancipation chère à notre modernité: s’extraire des liens qui empêchent ou retardent notre condition d’individu libre et autonome.

L’homme de Vitruve par Léonard De Vinci, symbole de l’individu moderne

Ainsi, nos modes de vies modernes, occidentaux, urbains nous poussent sans cesse à reproduire ce geste qui consiste à se délier : se défaire du lien à notre environnement naturel, à notre milieu famille d’origine… Plus encore, puisque notre corps est ce qui nous relie à notre condition biologique, être libre, c’est très souvent se couper de notre corps et de nos ressentis et émotions à travers desquelles nous le percevons. Et en contrepoint, être libre, c’est alors donner priorité aux idées, à l’intellect, au mouvement, à la vitesse, à la nouveauté et au lointain (la découverte, les voyages de l’autre coté du monde ou sur Mars.) etc. Bref, une modernité qui nous dit de privilégier la fluidité des idées de notre cerveau plutôt que la matérialité et la densité de notre corps. Dans cette configuration, il n’est guère étonnant qu’il soit difficile de savoir ou de désirer rester en lien avec soi.

Pourquoi alors nous inviter à retrouver et à nourrir ces liens ? Tout simplement parce que cette conception moderne de la liberté malmène certains besoins fondamentaux de notre condition d’humain : celui qui nous lie à notre environnement, celui d’être reliés aux autres et celui d’expérimenter la réalité de notre existence au travers de notre corps. Sans prendre soin de ces besoins, nous nous trouvons rapidement dans des états de solitude et d’insécurité propres à « l’homme moderne » et qui témoignent de cette perte de lien à l’environnement, aux autres et à son propre corps.

Renouer liens et liberté

Dans le contexte de la crise environnementale et climatique actuelle, d’autres conceptions de la liberté émergent qui cherchent justement à tenir ensemble liberté et lien : « Les liens qui libèrent » pour reprendre le nom d’une célèbre maison d’édition. Nous pouvons vivre et rechercher la liberté sans faire abstraction de nos appartenances dont nous dépendons. Ainsi, plutôt que d’entrevoir la liberté comme rupture du lien, pensons notre liberté à partir de ces liens, du fait que nous sommes des êtres de liens : ceux qui nous lient à notre environnement dont nous dépendons, mais également ceux qui nous lient aux autres humains dont nous avons besoin pour nous épanouir…

Et évidemment, pensons notre liberté en intégrant le lien que l’on tisse à notre corps et qui nous donne le sentiment d’exister et est le lieu de notre matérialité. En effet, plutôt que d’entrevoir le corps comme une mécanique au service de notre mental ou de notre égo et qui risque à tout moment de nous faire défaut (maladie, blessure, fatigue ou surgissement d’émotions incontrôlées), ne vaut-il pas mieux le reconsidérer positivement. Ne vaut-il pas mieux chercher à écouter ce qu’il a à nous dire, à explorer ses potentialités? Car comme le disait déjà le philosophe Spinoza au XVIIème siècle : « Nul ne sait ce que peut le corps ».

Il ne s’agit pas ici de revenir à un état où nous subirions ces liens, de renouer avec des états néfastes et oppressants. Comme le disait Jean-Marie Tjibaou, il s’agit plutôt ici de « choisir ses dépendances » comme exercice de notre liberté que de céder à l’illusion d’une autonomie qui de fait n’existe pas. Mais pour les choisir, faut-il encore les reconnaître et en différencier les qualités. Cela se passe en interrogeant la qualité des différents liens qui nous composent afin de délaisser ceux qui nous contreviennent et prendre soin de ceux qui nous nourrissent.

Ainsi, c’est dans la prise de conscience de ces liens, plutôt que dans leur rejet, que nous pourrons éprouver notre liberté au sein de notre condition pleine et entière d’être humain. Et à partir de cette exploration et du choix des liens à privilégier, être libre d’inventer d’autres manières d’habiter notre corps, nos relations, notre environnement…



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