Quelques réflexions et questions pour les parents d’adolescent-e-s

En tant que parents, lorsque nous envisageons l’adolescence, nos pensées virent plutôt au négatif : c’est la « crise de l’adolescence», le fameux «âge bête » heureusement moins usité de nos jours, le temps du conflit et des colères, du mal-être physique et psychique… C’est celui également de l’éloignement, de l’incompréhension, de la perte de contrôle sur son enfant, et de la peur face à ses nouvelles expérimentations, etc.
Privilégier une vision joyeuse et enthousiasmante de l’adolescence
Sans nul doute, cette négativité bien répandue prend pied dans le point de vue particulier : celui du monde des adultes « installés » dans leur vie et souvent peu disponibles aux mouvements intenses propres à l’adolescence. Sans nier évidemment les difficultés qui peuvent survenir à cette âge là, il est opportun de ne pas se laisser enfermer dans cette vision négative – et pour tout dire rassurante – de l’adolescence, pour aller construire un positionnement parental plus positif et plus ouvert sur cet âge.
En d’autres mots, allons donc voir cette autre réalité tout aussi légitime et plus joyeuse : l’adolescence est tout autant un moment magnifique, intense, créatif, émancipateur, affirmatif. Il est le moment magique de l’éclosion d’un être singulier auquel nous sommes tant attaché. C’est un moment merveilleux qu’il faut accompagner avec enthousiasme et curiosité comme nous savons apprécier avec enthousiasme les arbres refleurir au printemps ! Sachons le voir ainsi pour non seulement en profiter pleinement mais également de mieux accompagner nos enfants en devenir..

Face aux changements que porte en lui l’adolescence, les parents doivent se remettre donc eux aussi en mouvement. Et c’est cela la dure tâche parentale : celle de s’adapter en permanence aux changement et aux besoins de cet être singulier qui s’affirme. La souplesse (qualité du Bois dont l’élément est celle du printemps et donc de l’adolescence) est une qualité qu’on doit savoir mobiliser alors, laissant les principes éducatifs de l’enfance un peu de côté. L’aventure, la mise en mouvement et l’expérimentation sont ici de mise.
Comment accompagner ce moment ?
Nous avons vu précédemment qu’à adolescence le cadre doit évoluer pour soutenir ce mouvement d’affirmation de l’individu singulier qu’est adolescente. Si la sortie du cadre familial est nécessaire et désirée durant cette période-là, cela ne veut pas dire qu’elle est aisée : elle est même assez effrayante : on doit s’aventurer hors de ce qui est connu, coutumier et pratiqué et l’on est en quelque sorte poussé par cette énergie qui parfois va un peu trop vite. Il en faut du courage !
Les parents ont alors la tâche de rassurer et de soutenir, d’encourager cette prise de risque vers l’inconnu : « ça va bien se passer », « j’ai confiance en toi », « t’as les ressources, c’est sûr ! », « Je suis fier(e) de toi », « j’admire ton courage et ta persévérance… ».

Il ne s’agit évidemment pas de les couvrir de compliments faciles, sans lien avec leur réalité mais bien d’avoir à l’esprit que derrière les refus, l’affirmation péremptoire, la fermeture, le repli, la confusion des allers-retours, se cache sûrement beaucoup de peur. C’est à elle qu’il faut s’adresser. C’est elle qu’il faut savoir débusquer derrière les apparences et savoir en prendre soin, la rassurer, l’adoucir, lui donner de la place…
Il est donc souvent réconfortant et rassurant pour l’adolescent-e qui s’élance de savoir qu’il peut aussi revenir dans le cocon familial si besoin : « On sera toujours là si besoin ». En quelque sorte, la famille n’est plus l’enclos sécurisant de l’enfance, il devient le socle pour s’élancer mais aussi revenir se poser et se reposer en cas de besoin. Sans doute, vient de là cette étrange sensation que la maison se transforme en « hôtel-restaurant » sans grand égard pour le travail domestique qui le maintient pourtant fonctionnel…
Mettre à distance nos certitudes et projections pour mieux s’ajuster
Parce que nous aimons nos enfants, nous voulons les protéger et aussi nous protéger des peurs et souffrances que pourraient occasionner leurs propres difficultés. Pour cela, nous projetons sur eux tout un tas de projets, d’avenir et de souhaits qui nous appartiennent plus qu’ils leur sont bénéfiques ou utiles. En forçant sur ces projections ou en refusant d’en prendre conscience, nous enfermons l’avenir de nos enfants et entravant possiblement ce mouvement d’affirmation de leur singularité tout autant nécessaire qu’impératif.
De là, naissent souvent tensions et conflits… Ils ne sont ni nécessaires, ni obligatoires. Ils témoignent juste d’une sorte de décalage entre ce besoin d’affirmation de l’adolescent-e et notre positionnement de parents qui a besoin de s’ajuster. Il est très apaisant en tant que parent de juste se dire avec humour, légèreté et bienveillance : « hou, ça grandit un peu vite pour moi, je suis un peu à la ramasse, j’ai un train de retard… ».
Aussi, plutôt que de nourrir ces tensions et ces conflits qui risquent d’abîmer le lien à notre adolescent-e en tenant des positions de principe ou une posture de « sachant » (le fameux « Moi, à ton âge…« ), il est préférable de commencer par se poser quelques questions qui aident à se réajuster, à mieux se positionner dans la situation présente.
Il ne s’agit pas ici de bonnes ou mauvaises réponses, de jugements de valeur sur ce qui est ou devrait l’être. Il s’agit plutôt de prendre conscience du cadre mental et des projections dans lesquels on évolue pour se positionner et agir en conscience et non pas être conduit par eux. Et surtout que ces normes familiales sont celles que nous avons choisi ou accepté pour nous et notre vie d’adulte. A priori, elles ne s’imposent pas naturellement à nos enfants. Les temps changent tout comme les manières de vivre… Construire sa vie consiste d’abord à choisir ses propres normes. C’est une belle définition de la liberté…
Au niveau scolaire :
C’est un sujet central, crucial, impératif tant il est prégnant : celui de la pression scolaire qui plombe les épaules des adolescent-e-s. Ici, réside sans nul doute la première cause de tensions, de stress, d’anxiété de part et d’autres. Et il y a urgence à ouvrir honnêtement et sincèrement ce débat et à écouter sincèrement ce que nous en disent les adolescent-e-s,
tant ses effets sont délétères sur leur santé psychique et physique . Ce lien entre la dégradation de la santé mentale des adolescent-e-s et et la pression scolaire émerge enfin
parmi certains professionnels de santé mentale auprès des adolescents (voir notamment : En 2025, parents, lâchez vos enfants avec leurs notes ! ou encore cet article sur Le Burn-out scolaire).

A ce titre, on pourrait parler d’une véritable pacte toxique, largement implicite et inconscient, entre d’un côté une culture scolaire traditionnelle qui n’évolue que très peu, survalorisant jusqu’au non-sens les compétences intellectuelles aux dépends de toutes autres dimensions de la vie et de l’autre, les attentes parentales qui chargent la réussite scolaire de prendre en charge toutes leurs angoisses face à un avenir plus qu’incertain au niveau social et/ou environnemental.

Une scène du film « Première année », réalisé par Thomas Lilti
Ce pacte se trouve renforcé et largement rehaussé par l’utilisation largement impensée
des outils numériques au niveau scolaire qui étrangement n’apparaissent que peu dans la critique utile et nécessaire des réseau sociaux : quel adulte accepterait d’être surveillé et évalué en permanence telle que le permet l’application Pronote ? Et que dire de Parcoursup qui joue à la loterie algorithmique l’avenir scolaire de nos enfants ?
Sur ce sujet, voici quelques unes de ces questions utiles à se poser :
- Quel est mon niveau de peur par rapport à l’avenir de mes enfants et plus spécifiquement à mon/ma adolescent(e)? (Vous pouvez vous positionner sur une échelle de 1 à 10).
- Est-ce que mon niveau d’exigence scolaire est une manière pour moi de mettre à distance cette peur ? (comment une bonne note me rassure ou une mauvaise note me procure de l’anxiété…). Quelle est ma réaction face à une mauvaise note ? Suis-je capable de voir un échec comme un moment d’un parcours nécessairement non rectiligne ?
- Ai-je une idée assez précise de la voie professionnelle que j’envisage pour lui ou elle ? Là aussi, tient-elle d’avantage d’une tentative de réassurance personnelle que d’une attention et une acceptation sincère à ses propres choix ? Là aussi, est-ce que j’accepte que les choses soient encore (et c’est normal…) imprécises, contradictoires, opposés à mes projections ?
- Vis-à-vis de cette peur, suis-je dans l’évitement, en pleine panique intérieure ? Suis-je dans le déni, dans l’agitation et la sur-mobilisation scolaire pour tenter de la distancier ? Est-ce que j’arrive au moins un peu à la nommer, à en parler, voire à la ressentir et à me laisse traverser par elle ?
- Et est-ce que j’arrive à parler ou à partager de mon niveau d’inquiétude ou de peur avec lui ou elle ?
Cette peur est toute à fait normale. Elle peut être intense et difficile à gérer tout seul. Il existe différentes techniques pour aider à en prendre conscience et à se positionner face à elle. Le Shiatsu fait bien évidemment partie de ces techniques…
Au niveau familial :
Les projections que l’on fait sur nos enfants ne viennent pas de nulle part. Elles s’inscrivent souvent dans ce que l’on peut appeler « un récit familial » qui détermine la plupart du temps de manière implicite, ce qui est demandé, ce qui possible, acceptable et à l’inverse ce qui sera jugés négativement, inacceptable, perçu comme un échec, une faute, un manquement, « pas à niveau » pourrait-on dire… Elles sont parfois souvent liées à notre propre trajectoire fait de nos réussites et de nos échecs. Ces projections sont alors chargées d’enjeux (réussir là où nous, nous avons échoué) qui d’avantage qu’à eux nous appartiennent et que nous leur imposons de manières pas très justes.
Cela passe parfois par un niveau scolaire minimum demandé (en dessous duquel on sera considéré comme en « échec scolaire », mais aussi par un type de profession qui sera perçu comme noble, valorisante et valorisé et celles au contraire qui seront pensées comme « en deçà » de la ligne des attentes ou de ce qui est considéré comme « un bon travail » ou « une belle situation ».

Plus largement, on peut se poser la question de ce que nous considérons comme « réussir sa vie ». Quel type de profession bien sûr ? Quel niveau de revenu minimum est-il également « demandé » ? Mais évidemment aussi les questions suivantes : « faut-il être en couple ? En couple hétérosexuel ? Faut-il voir des enfants et combien ? etc.
La place dans la fratrie est également importante questionner le cas échéant. On ne demande pas la même chose à l’ainé-e (celui qui va « porter l’étendard de la famille » par exemple) qu’aux suivants ou au dernier. Là aussi, si cette place est réelle et compte, en avoir conscience permet de garder en tête qu’indépendamment de sa place dans la fratrie, un enfant ou un adolescent demeure une personne qui a sa propre personnalité qu’on doit soutenir en tant que tel.
Au niveau personnel:
Il y a enfin le niveau personnel. Parfois lorsque nos enfants deviennent adolescents, nous aspirons légitimement à souffler un peu dans le niveau d’accompagnement que nous leur avons offert depuis l’enfance, à retrouver des espaces pour le couple que la période de l’enfance peut malmener, ou encore à s’investir d’avantage professionnellement. Pourtant, l’adolescence a besoin de beaucoup d’attention et de disponibilité de notre part même s’il diffère de celui demandé jusqu’alors. Et il est passionnant de continuer à nourrir ce lien qui se transforme.

Ainsi, plutôt que de rependre la litanie un peu tristounette consistant à se répéter « ce n’est plus pareil… », « Je sens qu’il ou elle s’éloigne et se détache », avec cette idée qu’on regrette quand même un peu le temps de l’enfance, etc., on peut aussi tout autant se réjouir de ce renouveau du lien qui nous rattache à lui. Un lien qui s’allège peut-être dans la gestion du quotidien (et encore …) pour s’intensifier et se diversifier au niveau des échanges intellectuels, de la variété des sujets de discussion, dans le partage ou la découverte des goûts vestimentaires, esthétiques, artistiques ou sportifs.
Là aussi, quelques questions peuvent nous aider pour accompagner cette transformation :
– Suis-je réellement disponible pour lui accorder du soutien, de l’attention, Ai-je un peu d’espace dans ma vie pour qu’il/elle me bouscule dans mes certitudes et mes principes ?
– Est-ce que je prête attention à ses moments de fatigue (rappelons que l’adolescence a besoin de beaucoup de temps de sommeil, d’où ces nécessaires et nombreuses grasses mat’), de désenchantement, de difficultés scolaires, affectives, amicales ? Est-ce que j’arrive encore à prendre son parti, indépendamment de la situation et de mon avis sur le sujet ?
– Est-ce que fondamentalement, je lui fais confiance dans ce qu’il ou elle est et dans ce qu’il ou elle devient ? Et comment je nourris cette confiance au quotidien ?
– Est-ce que je respecte ses goûts, son avis ? Ou est-ce que je suis tenté de les dénigrer ? Est-ce que j’arrive à me détacher de ma posture de sachant que le rôle de parent favorise largement pour de nouveau profiter de son expérience pour élargir mes propres horizons ?
– Est-ce que je m’intéresse à ce que l’intéresse ? Depuis combien de temps je n’ai pas discuté de la musique qu’il/elle écoute, de sa manière de s’habiller, de ses derniers achats en la matière, des sujets qui l’enthousiasment…
Et surtout, est-ce que j’arrive à me nourrir de cet enthousiasme qu’il ou elle m’offre sur un plateau ?

