Le shiatsu, une pratique psychocorporelle ?

La césure corps et esprit
La culture occidentale s’est largement construite à partir de ce qu’il est traditionnellement appelé le « dualisme cartésien » instituant une séparation du corps et de l’esprit. Ce fondement s’est prolongé dans la construction des sciences modernes et sa vision matérialisme du monde et de l’humain. Même si la dualité cartésienne a largement été remis en cause depuis (Voir notamment L’erreur de Decartes d’Antonio Damasio), il n’en reste pas moins que notre vision du monde reste ancrée dans cette perspective et dans ce qu’on appelle « physicalisme », c’est-à-dire une vision fortement marqué par le modèle des sciences physiques inspiré par l’image des planètes (le très grand) ou des atomes (le tout petit): le monde se compose d’entités matérielles dont il s’agit de percevoir les relations et les interactions pour arriver à en cerner la réalité. Dans la perspective matérialiste, a science a pour but d’en établir les lois.

La césure corps et psyché dans le domaine de la santé
Ce découpage entre corps et esprit a notamment complètement innervé et structuré depuis longtemps le champs de la santé : d’un côté nous retrouvons la médecine basée sur une approche scientifique qui établit diagnostique et thérapeutique sur la vision d’un corps matériel gouverné par ces lois bio-chimiques qui s’inscrit totalement dans cette perspective physicaliste. De l’autre, un Esprit, une « Psyché » dont les troubles régissent à d’autres dynamiques et qui seront pris en charge par la psychologie dans ses différentes perspectives (psychiatrie, psychanalyse, psychologie cognitive, humaniste, etc.). Dans la réalité de la pratique médicale quotidienne, les choses ne peuvent pas sont pas autant séparées pour espérer fonctionner : c’est pour cela que la médecine est alors souvent décrite traditionnellement non comme une simple science, comme une simple technique mais comme un « art de soigner », comme pour illustrer l’incomplétude d’une simple vision matérialiste de la santé. Il n’en demeure pas moins de cette dichotomie est largement opérante et structurante dans les pratiques de soin.
Petite histoire de l’approche psychocorporelle
Dans l’histoire de cette séparation, bien des courants ont cherché à la dépasser pour offrir une vision globale et intégré de l’humain, notamment dans le domaine de la psychologie : dans les années 1930, Reich, élève et dissident de Freud, s’est ainsi attaché à remettre du corporel dans la compréhension des difficultés psychiques de ses patients créant le premier une tentative de dépasser ce clivage : c’est l’approche psychosomatique. Dans son prolongement, Alexander Lowen poursuit cette tentative après guerre en constituant son « analyse bioénergétique comme une thérapie ayant intégré le corps au sein du processus analytique car le corps est la personne et les problèmes de personnalité d’un individu se manifestent dans l’expression de son corps »(p14) et instaure la première discipline psychocorporelle en tant que telle. Bien d’autres en découleront à partir des années 70 comme la Psychologie Biodynamique de Gerda Boyesen ou encore la Somatothérapie de Peter Levine.

Alexander Lowen, fondateur de l’analyse bioénergétique
Lien corps – Esprit : l’approche orientale
Pour se défaire de cette séparation, il peut aussi être utile d’aller plus loin et de quitter les rivages occidentaux pour se déporter dans un autre univers de pensée où cette séparation n’est pas si, traditionnellement, structurante. Les cosmologies asiatiques offrent un tel univers où corps et esprit ne s’opposent pas et sont envisagés comme deux manifestations différents d’une même réalité : l’énergie. Ainsi avec cette approche énergétique, les liens entre corps et esprit ou plutôt corps et pensée ne sont plus à construire, à comprendre, à rechercher, ils sont institués d’emblée sans que cela ne soit aucunement problématique.
Cela se prolonge logiquement dans les pratiques de soin traditionnelles asiatiques comme en Inde, en Chine, Japon ou encore Corée). Ce n’est pas un hasard si Reich avec son concept d’orgone ou Lowen avec sa bio-énergie ont largement flirté avec la notion d’énergie sans toutefois quitter les rives du dualisme cartésien. En effet, pour eux, il s’agissait pour eux de « réintroduire » du corporel dans les approches thérapeutiques avant tout psychiques afin de « résoudre » cette dichotomie dualiste. Et leur souhait à s’en dégager pleinement, n’a pas été facile, du simple fait qu’en tant que psychothérapeuthe, ils la faisaient fonctionner de fait.
Quoiqu’il en soit, cela est tout autre dans l’approche médicale asiatique traditionnelle : en médecine chinoise, par exemple, du simple fait que fondamentalement les organes («Zang-Fu ») ont tout autant des fonctions physiques que des fonctions psychiques ou émotionnelles. Ainsi, comme je l’ai déjà mentionné à de nombreuses reprises dans des articles passés (ici ou ici….), l’énergie du Foie est reliée à la colère mais plus fondamentalement à l’affirmation de notre puissance singulière : pour qu’elle puisse se déployer et circuler librement, il est tout autant important d’avoir des muscles en bonne santé (dimension physiologique), nous permettant d’éprouver notre puissance (notre capacité à faire) par le mouvement, que d’être en capacité de porter son son propre point de vue sur les choses (dimension psychique). De même, être relié aux autres nourrira tout autant l’organe du Poumon que de bien respirer par une pratique sportive puisque sa fonction consiste à nourrir les échanges qu’ils soient gazeux ou relationnels. Ce qui semblait inextricable et indépassable dans l’approche dualiste occidentale, se pense dans une fluidité déconcertante pour qui épouse cette approche « moniste » ou vitaliste.

Représentation de la théorie des organes Zang-Fu en médecine chinoise traditionnelle
C’est ce qui m’a toujours fasciné et enthousiasmé dans ma pratique du Shiatsu : cette fluidité opérante et porteuse de sens entre les dimensions psychiques et physiologiques de notre vie humaine et de ses difficultés. En permettant de penser en dehors des dichotomies occidentales dominantes entre le corps et l’esprit, le point de vue énergétique ouvre un espace thérapeutique doté d’une puissance à la fois tranquille et passionnante. La circulation énergétique visée lors des soins affecte ainsi les dimensions physiologiques, émotionnelles et psychiques dans un même mouvement : celui d’une vie qui se remet en mouvement, d’une vitalité globale qui dépassent les blocages à ces trois niveaux de réalité.
Et c’est assurément un grand plaisir que de faire découvrir et comprendre ces liens à mes patient-e-s et d’agir avec eux et pour eux dans un registre renouvelé d’actions thérapeutiques mais également de se projeter dans une vision et une compréhension nouvelles du monde qui nous aide à y agir et à s’y projeter autrement et avec bénéfices.
Alors, le shiatsu une pratique psychocorporelle ?
Assurément. Mais pas dans la simple perspective d’un dépassement enfin réussi du dualisme cartésien, de ce problème obsédant la pensée occidentale depuis qu’elle l’a posé au XVIIème siècle. En Shiatsu et globalement dans les pratiques énergétiques chinoises, la dimension psychocorporelle est acquise, fondamentale, intégrée. Cette évidence que l’on ressent et met en œuvre au quotidien lors des soins énergétiques permet d’asseoir sereinement une approche holistique et unitaire de l’être humain. Elle nous éloigne avec légèreté et créativité des mystères du fameux « lien entre le corps et l’esprit » qui obsède la philosophie occidentale depuis des lustres; mystères qui, en somme, n’est que la conséquence secondaire et contre-productive d’une censure fondatrice de la modernité.
Le dépassement de cette césure utile pour les problématiques de santé est d’ailleurs tout aussi prometteuse sur les grandes questions écologiques par le dépassement de l’autre dualisme occidental entre Culture et Nature souhaité par nombre de penseurs comme Bruno Latour ou Philippe Descola (voir notamment ici ) pour ouvrir des perspectives de pensées et d’actions face au changement climatique désormais actuel.
